Alexis Taylor
Alexis Taylor est l’un des auteurs-compositeurs britanniques les plus singuliers de sa génération. En dehors de Hot Chip, figure majeure de la pop internationale avec lequel il célèbre aujourd’hui 25 ans de carrière, il n’a cessé de se réinventer. D’un album intimiste pour piano (Piano, 2016) à l’improvisation collective avec About Group, de l’électronique avant-pop (Beautiful Thing, 2018) à une pop de chambre élégante (Silence, 2021), Taylor évolue avec une liberté rare. Toujours aussi pertinent, il est également un producteur, remixeur et collaborateur prolifique, présent récemment sur des projets de HAAi et Superpitcher, remixant Paul Weller ou collaborant avec Fred Falke et Zen Freeman (Ampersounds). S’il a bâti au fil des ans une œuvre solo dense et cohérente, son septième album, Paris In The Spring, s’impose comme son œuvre la plus ambitieuse à ce jour.
C’est son disque le plus personnel, celui qui explore sans détour les zones intimes de son psychisme, tout en touchant à des émotions universelles. Les thèmes abordés sont parfois âpres, mais la musique reste lumineuse, libre et résolument contemporaine. Taylor y mêle pop alternative, country, disco-house sophistiquée et paysages sonores évoquant Vangelis. Pour donner vie à cet univers foisonnant, il s’est entouré d’invités prestigieux : Nicolas Godin (Air), The Avalanches, Lola Kirke, Étienne de Crécy, Pierre Rousseau (Paradis), Ewan Pearson, Elizabeth White (Pale Blue) ou encore Green Gartside (Scritti Politti). On y entend une écriture confessionnelle héritée de la country, portée par la mélodie pop à la Paul McCartney, le funk futuriste de Sly and the Family Stone et, selon Taylor, « des synthétiseurs laissés sous la pluie ». Une rencontre improbable entre Americana britannique et élégance française, quelque part sur Mars. Un disque de « cosmic cowboy » ? « Le titre de travail était Cocaine, Wild Horses and Real Love », sourit-il.
L’album a été majoritairement enregistré au studio parisien de Nicolas Godin, véritable cocon créatif où Taylor a pu travailler sans pression, entouré d’instruments analogiques – piano à queue, vibraphone, clavinet, vieilles boîtes à rythmes, Rhodes ou Mellotron – donnant au disque sa chaleur et son grain si particuliers. Pablo Godin, formé auprès de Nigel Godrich, y a assuré l’ingénierie du son, tandis que Nicolas Godin participe notamment au titre mp3s Can Make You Cry, un duo robotique au vocoder. Au-delà de la technique, ce morceau symbolise le cœur du disque : la confiance retrouvée de Taylor dans son écriture, au-delà des débats sur la haute ou basse fidélité.
Le producteur français Pierre Rousseau s’est rapidement joint aux sessions et a co-signé près de la moitié de l’album. Taylor salue son approche inventive, capable de transformer un violon en textures quasi guitare à la Robert Fripp ou de métamorphoser des parties de marimba en boucles hypnotiques. Cette idée de transformation subtile traverse tout Paris In The Spring. Le titre de l’album lui-même renvoie à un test psychologique où les apparences sont trompeuses. Les chansons parlent de luttes intérieures, de pertes, de honte, d’erreurs répétées, mais toujours baignées d’une lumière pop réconfortante.
Parmi les temps forts, I Can Feel Your Love, collaboration avec The Avalanches, se révèle être « un morceau de gospel caché », lumineux et ambigu. À l’opposé émotionnel, Colombia expose une solitude brute, une vulnérabilité assumée, décrite par Taylor comme « un duo country sans partenaire ». L’album trouve son contrepoint dans Out of Phase, un véritable duo avec Lola Kirke, voix country moderne qui apporte une dimension cinématographique et intemporelle au morceau.
Le disque se conclut symboliquement avec une reprise de Wild Horses des Rolling Stones, détournée avec audace vers des influences reggae-électro et dub techno. Fidèle à son approche, Taylor ne cherche pas à reproduire mais à réinventer. Achevé à Londres après une période de doute et de remise en question, Paris In The Spring est finalement un album sur la liberté : liberté de ton, de forme, de genre. Refusant toute étiquette, Alexis Taylor signe une œuvre ouverte, profonde et généreuse, invitant l’auditeur à écouter sans préjugés et à se laisser surprendre.